Film intimiste et manifeste choc pour le droit à l'avortement, "L'Événement", adapté du récit autobiographique de l'autrice Annie Ernaux, arrive mercredi en salles auréolé d'un Lion d'Or à Venise.
Le sacre de la réalisatrice Audrey Diwan à la Mostra était un nouveau signal féministe envoyé dans le milieu du cinéma, deux mois après la Palme d'Or remportée, dans un tout autre genre, par une autre jeune cinéaste française, Julia Ducournau, pour "Titane".

"Malheureusement quand vous travaillez sur l'avortement, vous êtes toujours dans l'actualité", avait déclaré en recevant son prix la réalisatrice, ajoutant avoir "fait ce film avec colère et désir".

Le film (01H40) est une plongée en apnée dans le parcours d'Anne, une étudiante insouciante dans la France du début des années 1960, qui se retrouve enceinte.

A l'époque, l'avortement clandestin est puni de prison pour celles qui le pratiquent comme pour ceux qui aident. Il ne sera dépénalisé qu'en 1975.

La jeune femme, issue d'un milieu populaire, souhaite continuer ses études de Lettres, seule chance de se construire un avenir hors de son village natal, et ne peut se permettre d'élever un enfant.

Car "L'Événement" est aussi l'histoire d'une jeune femme qui veut s'émanciper et progresser socialement. Face à elle, une société figée: médecins, amis, partenaire, professeur, elle ne trouvera presque personne pour l'aider.

Cadré au plus serré, avec un long plan-séquence durant lequel Anne tente de se faire avorter, "L'Événement" (deuxième adaptation d'Annie Ernaux cette année après "Passion simple") peut être éprouvant, se voulant au plus près de la réalité et du calvaire enduré par les femmes qui devaient avorter clandestinement, au péril de leur vie.

Il s'agit du deuxième film d'Audrey Diwan, romancière et journaliste, qui a cosigné le scénario de plusieurs films
"Je travaille beaucoup sur la question du corps et de l'intime", a-t-elle confié à Venise. "J'ai été assez choquée au départ par la différence entre ce que je pensais savoir de l'avortement clandestin et ce que j'ai découvert de la réalité de ce processus".

"Mon idée, ce n'était pas de regarder Anne mais de tenter d'être elle, de rentrer dans son corps", a-t-elle poursuivi, expliquant que le "style pur et très viscéral" du récit d'Annie Ernaux avait fait naître chez elle "un désir d'incarnation".

Un parti pris qui doit aussi sa réussite à la performance d'une jeune actrice, Anamaria Vartolomei. Brune aux yeux clairs et au teint diaphane, elle trouve là son premier grand rôle.

"Je me suis mise vraiment à sa place. Je me suis dit 'ok, on a 21 ans toutes les deux, qu'est-ce que c'est pour une jeune fille'" d'avorter, a expliqué cette dernière.

"Moi, j'ai la chance d'avoir des droits, acquis mais qui sont encore fragiles. Je l'ai défendue avec le plus d'intérêt possible, parce que c'est terrible, elle doit choisir entre ses études, sa carrière ou sa vie. C'est injuste !"

Née en Roumanie à Bacau (nord-est), Anamaria Vartolomei a vu ses parents partir pour la France à l'âge de deux ans. Son père travaille dans le bâtiment et lorsqu'elle a six ans ses parents gagnent assez d'argent pour la faire venir avec eux, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).

C'est à l'école qu'elle découvre le théâtre avant de s'inscrire à un casting pour un film d'Eva Ionesco, "My Little Princess", où elle jouera à l'âge de dix ans. Douze ans plus tard, "j'ai envie d'attaquer des rôles de plus en plus riches, compliqués, nuancés, casse-gueule, ambigus. Je me sens prête".