La rumeur selon laquelle trois membres d’Astralis rejoindraient l’équipe Vitality en décembre prochain a fait l’effet d’une bombe. L’organisation française effectue un virage à 180 degrés, en acquérant plus d’un acteur international pour la première fois de son existence. Mais ce changement est-il une bonne idée ? L’histoire compétitive de CS:GO suggère tout le contraire …

Après que dev1ce ait été le premier à quitter la légendaire équipe d’Astralis en juillet, c’est maintenant au tour de Magisk, Dupreeh et du coach Zonic de prendre le large eux aussi. Mais comme vous vous y attendiez probablement, ils ne vont pas passer à une autre équipe danoise. Selon un rapport du site d’information 1pv, ces derniers évolueront sous le drapeau français en 2022, en portant les couleurs de la Team Vitality. Oui, on parle bien de l’équipe française qui n’a employé que deux joueurs non français depuis son entrée dans CS:GO, et dont le PDG, Fabien “Neo” Devide avait récemment déclaré vouloir se concentrer entièrement sur les jeunes talents locaux.

© HLTV – Fabien “Neo” Devide, propriétaire de Team Vitality.

Si la rumeur s’avérait vraie, ce super transfert signifierait la fin de shox (un achat record lui-même, à un prix compris entre 350 000 et 450 000 dollars), Kyojin et XTQZZZ au sein de Vitality. Avec apEX, ZywOo et misutaaa restants, l’organisation compterait soudainement autant de Danois que de Français. Les joueurs ne parleront donc plus le français, mais une langue étrangère, très probablement l’anglais.

Un geste logique de la part de Vitality ?

Il s’agit d’un sérieux ajustement à effecturer pour des athlètes de l’e-sport qui ont l’habitude de communiquer dans leur langue maternelle depuis le début de leur carrière. Le passage à une équipe internationale pourrait-il poser des problèmes ? Une chose est sûre, l’objectif de Vitality avec ce changement est clair : gravir à nouveau les sommets de la scène. Au vu des difficultés que l’équipe avait rencontrées précédemment, un tel objectif est-il toujours réalisable pour un roster qui ne peut pas compter sur une langue maternelle commune ?

La Team Vitality ne serait certainement pas la première organisation ne voyant plus l’intérêt d’un effectif parlant la même langue maternelle. Une tendance claire se dessine, notamment pour les équipes nord-américaines. Les structures FaZe, Complexity, Evil Geniuses, Cloud9, 100 Thieves et NRG sont toutes passées à des équipes internationales. Avec un succès pour le moins variable : les trois dernières ne sont plus actives sur Counter-Strike.

© ELEAGUE – Le roster international de Cloud9 ne fut pas un succès.

Cependant, la volonté de constituer d’une équipe internationale semble à première vue être une démarche logique. Les organisations disposent ainsi d’un plus grand nombre de joueurs parmi lesquels choisir, car ils peuvent regarder au-delà des frontières. Les dirigeants ont aussi beaucoup plus de possibilités de trouver le bon profil pour leur équipe, et les joueurs des régions où il y a peu de talents en CS:GO auront de meilleures possibilités de développer leur carrière.

Des précédents dans le sport traditionnel ?

En outre, presque tous les sports traditionnels fonctionnent avec des équipes internationales. Le football en est le grand exemple. Dès leur plus jeune âge, les footballeurs prometteurs se voient proposer des contrats généreux par des clubs étrangers, si bien que toute la famille doit déménager avec eux. Presque toutes les équipes de haut niveau sont composées de joueurs de différentes nationalités. C’est également la règle plutôt que l’exception dans d’autres sports d’équipe internationaux : cyclisme, basket-ball, etc.

Il existe également de nombreuses équipes multilingues qui se disputent les prix dans d’autres sports électroniques. Selon le classement de DOTA 2 établi par GosuGamers, cinq des dix premières équipes sont composées de joueurs de nationalités différentes. La même logique s’applique à League of Legends, avec des équipes telles que Karmine Corp, BIG et Mad Lions, rassemblant des joueurs venus des quatre coins de l’Europe. Même si le sommet absolu est constitué d’équipes qui parlent la même langue.

Ce n’est pas différent pour les équipes CS:GO. Dans le classement de HLTV, seules deux équipes internationales figurent dans le top 10 : G2 (#2) et FaZe (#8). En regardant les vainqueurs de tous les Majors CS:GO, l’avenir semble encore de plus mauvaise augure pour Vitality. Sur les 16 Majors, aucun n’a été remporté par une équipe qui ne communiquait pas dans sa langue maternelle. En fait, FaZe est la seule équipe multilingue à avoir atteint les finales d’un tournoi majeur. Les nationalités jouent souvent un rôle moins important que la langue : le joueur kazakh de Gambit Hobbit parle le russe comme langue maternelle et a remporté un Major avec le russe Dosia et l’ukrainien Zeus en 2017.

Une communication essentielle

Il y a quelques raisons pour lesquelles il est si difficile de créer une équipe internationale de CS:GO. Tout d’abord, la communication dans l’e-sport est encore plus importante que dans les sports traditionnels. En raison de la taille du terrain, les joueurs de football, par exemple, ont généralement peu de temps pour se parler. Avec l’habitude, une poignée de mots ou un geste de la main suffisent.

Dans les sports électroniques, tout le monde se parle constamment. Dans CS:GO, il y a différentes informations à donner, qui dépendront de la carte, de votre position sur celle-ci, de celle des adversaires, mais aussi des actions faites par tous les joueurs. Les stratégies peuvent également être très complexes. L’équipe doit coordonner les flashs, les nades et les fumigènes, le timing des rotations, etc. Autant d’actions qui nécessitent une communication parfaite.

De plus, pendant les rounds, le leader de l’équipe doit constamment ajuster ses coéquipiers et parfois, changer de tactique à la volée. Il va sans dire que plus ces instructions sont transmises rapidement, plus l’équipe est efficace.

Les joueurs qui ne peuvent pas communiquer dans leur langue maternelle partent donc avec un désavantage, aussi léger soit-il, sur les autres. Les différences culturelles peuvent aussi parfois causer des difficultés. Toutefois, cela ne semble pas être un problème aussi important que la barrière de la langue : malgré les tensions politiques entre l’Ukraine et la Russie, les joueurs de NAVI s’entendent parfaitement. À tel point qu’ils ont complètement dominé le circuit CS:GO en 2021.

© PGL – Les joueurs de NAVI célèbrent leur victoire au Major de Stockholm.

Pour les jeunes joueurs, le transfert dans une équipe internationale peut aussi être mentalement épuisant. Afin d’avoir une préparation optimale, les effectifs de CS:GO doivent s’entraîner dans le même lieu physique. S’entraîner sur le réseau local est indispensable pour les grands tournois, et l’encadrement professionnel des joueurs devient beaucoup plus facile.

Les joueurs doivent donc être prêts à se délocaliser s’ils veulent tirer le meilleur parti de leur carrière. Mais cela soulève des questions délicates. Et les amis et la famille ? Les joueurs sont-ils capables de s’adapter à un environnement et une culture totalement différentes de la leur? Abandonneront-ils leurs études pour cela ? Ces situations deviennent encore plus complexes lorsqu’il s’agit de joueurs mineurs.

Encore un peu d’espoir pour Vitality

Cependant, tout n’est pas toujours noir et blanc lorsqu’il s’agit d’équipes multilingues. Le roster franco-bosniaque de G2 Esports s’est qualifié pour la finale du PGL Major, mais n’a pas réussi à forcer NAVI à jouer une troisième carte. Une équipe FaZe composée de cinq nationalités a également manqué de peu un titre majeur en 2018.

Ce n’est pas tous les jours qu’une organisation a la chance d’accueillir dans son équipe trois des figures les plus légendaires de l’histoire de CS:GO. L’expérience des Danois, combinée au talent de ZywOo et aux compétences IGL de apEX, pourrait créer un feu d’artifice sur la scène. Le choix de Vitality pour ce transfert de monstre n’est donc pas illogique.

Le projet franco-danois a donc beaucoup de potentiel. Mais en général, les chances de succès semblent plutôt minces. L’idée d’une équipe internationale de haut niveau semble sympathique, mais comme vous l’avez lu, il existe de nombreux pièges difficiles à éviter. L’histoire ne plaide pas en faveur des équipes multilingues. C’est maintenant à Vitality de prouver le contraire.