Ce mois-ci, on vous emmène à la découverte d’un poste de l’ombre, celui de General Manager. Et qui de mieux placé pour discuter de ce métier que Nicolas “Atomium” Farnir, un Belge présent depuis plusieurs années dans l’écosystème européen de League of Legends, et plus particulièrement de la LEC. Au passage, on en a profité pour discuter du projet qui l’attend au sein de Team BDS, la dernière venue de la ligue.

Salut Nicolas, ou devrais-je dire Atomium ! Tu vas bien ?

Écoute ça va bien, ça va même très bien! Légèrement fatigué avec l’off-season bien chargé qui s’annonce donc impatient d’avoir le week-end pour me reposer. Après c’est toujours une chouette période : reconstruire une équipe, recruter du staff, réfléchir à la stratégie qu’on va appliquer cette année et celles à venir. C’est excitant mais assez fatiguant !

Commençons par le commencement, peux-tu nous expliquer comment as-tu commencé à travailler dans l’e-sport, jusqu’à arriver en tant que General Manager chez Team BDS ?

Disons-le, la chance a clairement joué son rôle. Je ne travaillais pas dans ce secteur à l’origine, j’étais dans une boite de consultance. J’avais envoyé ma candidature à plusieurs équipes et Schalke 04 m’a recruté en tant que Team Manager. Je pense que ce qui m’a fort aidé, c’est de vivre en Allemagne et de parler parfaitement l’anglais, l’allemand et le français. Ensuite, j’ai évolué en reprenant de plus en plus de responsabilités à ma charge.

Afin d’éviter une incompréhension, peux-tu nous expliquer la différence entre un Team Manager et un General Manager au sein d’une structure ?

Le rôle principal d’un team manager, c’est de s’occuper de ses joueurs au quotidien. Ça passe par le fait de les aider à avoir tout ce dont ils ont besoin, mais aussi gérer les différentes demandes de Riot les concernant. Notre rôle est que tout roule comme sur du papier à musique. Le General Manager aura une vision plus globale et à plus long-terme. Il est responsable des recrutements au sein de la structure entre autres et de la stratégie à adopter. C’est le rôle que j’occupe maintenant chez Team BDS.

On parlera justement de ce nouveau défi qui t’attend avec Team BDS pour les futurs saisons, mais d’abord on va un peu s’intéresser à la période qui vient de se passer. Schalke 04 (ton ancienne structure) a vendu sa place en LEC (le championnat européen de League of Legends; ndlr) à cause des problèmes financiers du club. Comment s’est passé toute cette annonce de votre côté ?

Je t’avoue que c’était un scénario que j’avais anticipé depuis déjà une petite année et plusieurs indices pouvaient mener à tenir ce raisonnement, comme la courte durée des contrats de nos joueurs cette année. C’est une possibilité qui avait été évoquée, entre autres, par le management de la structure, sans pour autant conditionner la décision par rapport à nos résultats. On a été informés en interne quelques semaines avant l’annonce officielle.

© Schalke 04

De ton point de vue, une telle annonce a eu un gros impact sur l’équipe, après votre belle performance du Spring Split ?

Ça a clairement eu un impact sur les joueurs, et donc par conséquence sur les résultats de l’équipe, qui étaient d’ailleurs beaucoup moins bons au Summer Split . D’une part, on a du se séparer de notre meilleur joueur à l’entre-saison (Abbedagge; ndlr) et le remplacer. Je pense que beaucoup de monde a un peu perdu espoir à ce moment-là, sans pour autant le dire à haute voix.

J’allais justement te demander quelles difficultés on peut rencontrer, en tant que manager, quand on doit lier le côté sportif et compétitif à l’aspect “business” d’une structure?

Le problème vient qu’il y a différents points de vue. D’un côté, on a les organisations qui, au delà de leurs performances, voient aussi les joueurs comme des assets financiers. De l’autre, on a des joueurs qui ont parfois un peu de mal à saisir cet aspect. Mais si on y réfléchit, c’est tout à fait logique et le même raisonnement est appliqué en sport. En tant que manager, on est là aussi pour relier ces deux pôles.

C’est d’ailleurs un aspect qui avait été abordé par Carlos “Ocelote” Rodriguez (propriétaire de G2 Esports; ndlr) lors du transfert de Perkz lors du mercato de l’année passée …

Exactement. C’est aussi un aspect que beaucoup de fans ont du mal à comprendre. Quand une équipe américaine te proposer un buy-out, et qu’une équipe européenne te propose cinq fois moins, pourquoi tu laisserais partir ton joueur en Europe, qui plus est pour qu’il joue contre toi ?

En effet. Parlons un peu de ce qui va arriver maintenant, et de l’aventure BDS. Est-ce qu’il y avait une réelle volonté de reprendre le staff Schalke 04 afin de démarrer sur des bases solides ?

Oui, ils l’avaient annoncé dès le départ. En reprenant un staff qui évolue déjà en LEC depuis plusieurs années, ils gagnent une année ou deux de préparation et de construction du projet. Vu l’expérience qu’on a accumulé, c’est bénéfique pour eux en comparaison à un staff qu’on aurait monté de toute pièces.

C’est une volonté qui s’étend aussi aux joueurs qui étaient présents dans l’effectif de Schalke 04 ? Bien que le mercato n’ait pas encore démarré, on suppose que la construction de l’équipe bat déjà son plein …

Au vu des résultats qu’on a fait au dernier split, il serait risqué de se dire “Reprenons le même effectif.”. Après, on a la volonté de reprendre les meilleurs éléments de l’équipe en complétant avec des joueurs LEC, voir évoluant en ERL. On reste d’ailleurs très ouverts à cette dernière possibilité. Sans trop m’avancer, je pense qu’on aura un ou deux joueurs de Schalke04 dans le futur roster BDS. Mais pour l’instant, rien n’est sûr.

Certains essais ont déjà été organisés avec des joueurs ?

Au vu des règles de Riot, qui nous impose d’attendre le mercato pour sécuriser un joueur, il est impossible d’organiser des essais sans noyau fixe. Pour l’instant, on a défini nos priorités et on négocie avec les joueurs dont les équipes nous ont donné l’autorisation de le faire.

“On a pas peur d’avoir un roster un peu rookie et qui mettra sûrement un peu de temps à se développer.”

Tu parlais il y a quelques instants d’intégrer des joueurs d’ERLS dans l’équipe, avec certaines ligues qui sont devenues un véritable bassin de décantation de talents pour la LEC …

Effectivement, on a de plus en plus d’excellents joueurs qui nous viennent des ligues mineures. Je pense par exemple à Elyoya qui débarque en LEC et remporte le titre deux splits d’affilée. Ces joueurs ont toujours été là, l’art est juste de les trouver. C’est d’ailleurs devenu un objectif de certaines équipes, au vu de la différence de niveau qui s’amenuise entre les équipes du bas de tableau LEC et les équipes top-tier des différentes ERLS.

Il y a une volonté de rassembler les deux équipes, LFL et LEC, afin de créer un réel pôle League of Legends au même endroit ?

Sur le long-terme, on aimerait clairement réunir les deux équipes à Berlin. Après on peut déjà dire que ça n’arrivera pas cette année. Vu qu’on garde les bureaux de Schalke 04, et qu’ils suffisent pour une équipe, on planche plutôt pour un projet pour l’année prochaine.

Après plusieurs semaines passées au sein de Team BDS, quelles différences tu peux déjà noter entre les projets de Schalke et celui qui s’ouvre à toi ?

Il y a déjà une différence structurelle dans le sens où chez Schalke, on était assez dépendants du club de football, de sa santé financière et donc de ses résultats. Ils voyaient les choses sur une période assez courte. Chez BDS, c’est pratiquement tout l’inverse car on réfléchit à un projet sur deux, trois années au minimum. C’est un luxe qu’on ne pouvait pas se permettre avant, faute de moyens. La nature du projet est différente aussi. Chez SO4, l’e-sport ne représentait qu’une toute petite partie de l’organisation, tandis qu’ici on parle d’une structure dont l’attention se porte à 100% sur nous.

La direction du club est donc plus impliquée dans le projet ?

On a clairement plus de monde qui est impliqué. Schalke nous laissait un peu gérer les choses de notre côté, je crois qu’en quatre ans je n’ai pratiquement eu aucun contact avec la direction de la structure sportive. Ici, on a aussi une approche qui est différente, et qui nous laisse beaucoup plus de possibilités, sans pour autant nous laisser de côté. La différence de moyens reste un facteur décisif.

Effectivement, BDS apparait comme une structure avec un gros bagage financier pour la soutenir.

Bien sûr, mais ce sont des ressources à utiliser avec sagesse. C’est quelque chose qu’on s’est dit très tôt avec la direction. Encore une fois, on privilégie une vision sur le long terme. Toute équipe veut avoir du succès immédiatement, moi compris, mais ce n’est pas un objectif à atteindre à tout prix, quitte à dépenser n’importe comment.

C’est un raisonnement que vous appliquez donc dans la construction de votre roster …

Exact. De notre côté, on a pas peur d’avoir un roster un peu rookie, mais prometteur, et qui mettra un peu de temps à se développer. On vise quelque chose qui soit sain pour nous, mais aussi pour l’écosystème League of Legends dans son ensemble.