La tyrannie des influenceurs, le pouvoir de la finance, le poison de la rumeur: deux siècles plus tard, Honoré de Balzac reste totalement "moderne", témoigne l'un des cinéastes qu'il a récemment inspiré, Xavier Giannoli, qui signe une adaptations d'"Illusions perdues".
Ce film sort mercredi prochain en France et en Belgique, trois semaines après une autre adaptation balzacienne, "Eugénie Grandet", de Marc Dugain. Et signe des temps, "Illusions perdues" fait également l'objet d'une adaptation au théâtre, par la metteuse en scène Pauline Bayle, en tournée dans l'Hexagone jusqu'à l'été.

"Balzac avait tout compris. Que la société moderne serait une lutte acharnée et que tout serait économique, que l'argent serait le nouveau code. Il a décrit la matrice du monde moderne dans laquelle on se trouve toujours", a déclaré le réalisateur Xavier Giannoli à l'AFP, lors d'une rencontre à Venise, où son film a été présenté.

A l'écran, le jeune Lucien de Rubempré est joué par Benjamin Voisin, découvert dans "Eté 85" de François Ozon et qui trouve son premier grand rôle dans la peau de ce jeune provincial épris de littérature, monté à Paris où ses rêves se fracasseront sur la réalité de la société à l'époque de la Restauration, qui vit le rétablissement de la monarchie en France dans les années 1814-1815.

Tout est moderne! C'est absolument fou, moi, il a fallu qu'on me dise que c'était en 1820 et pas en 2020, tellement ça a une résonance, un écho sur le monde d'aujourd'hui", ajoute l'acteur, qui avoue ne pas avoir "lu Balzac à l'école".

"Balzac a mis un tel niveau, il est tellement visionnaire. Il a même un temps d'avance et je pense qu'il en a encore. C'est dans cinquante ou cent ans qu'on comprendra à quel point il avait raison sur le profit et l'appât du gain", ajoute-t-il.

A ses côtés, Cécile de France incarne Louise de Bargeton, une noble dont il s'éprend, Vincent Lacoste est Etienne Lousteau, son mentor dans le journalisme, et Xavier Dolan, son rival dans les lettres Raoul Nathan... Gérard Depardieu se fond quand à lui dans les habits de l'éditeur Dauriat.

D'une facture classique, décors et costumes d'époque soignés, le film qui a choisi de se focaliser plus précisément sur l'ascension de Lucien dans un monde de la presse et des médias totalement corrompu résonne avec les débats contemporains.

On y voit des romanciers mettre en scène des polémiques pour mieux vendre leurs livres, des metteurs en scène payer des figurants pour applaudir un spectacle, des publicitaires et des actionnaires tirer les ficelles.
"On comprend que tout se vend et tout s'achète: la réputation, l'amour, le corps", poursuit Xavier Giannoli.
Le cinéaste est loin d'être le premier à s'inspirer de Balzac, peintre sans pareil des moeurs de son époque. L'auteur de "La Comédie humaine" a toujours influencé les cinéastes: "Le Père Goriot", "Le Lys dans la Vallée" ou "Le Colonel Chabert" ont connu plusieurs adaptations sur petit et grand écran.

"Le Chef d'oeuvre inconnu", quant à lui, a fourni la matière première de l'un des plus beaux rôles de Michel Piccoli, en peintre cherchant l'inspiration face à Emmanuelle Béart dans "La Belle Noiseuse" de Jacques Rivette en 1991.

Pour Giannoli, "Illusions perdues" est "l'obsession" d'une vie, un projet mûri depuis qu'il l'a lu à 20 ans et a "tellement ri, tellement appris sur la vie et la survie dans ce monde".

"Adapter un roman du XIXe siècle à l'époque de Twitter et d'Instagram, c'est très important", souligne Xavier Giannoli pour qui Balzac pose une question plus que jamais d'actualité: "Au fond, est-ce qu'il est possible dans ce monde fou de garder le goût de la beauté ?"