Ce n’est un secret pour personne: l’écosystème Counter-Strike nord-américain semble en pleine stagnation depuis maintenant un certain temps. En effet, ces derniers mois ont vu de plus en plus d’équipes nord-américaines quitter la scène Counter-Strike, les organisations restantes optant de plus en plus pour des joueurs européens. Le retour des Nords-Américains est-il à attendre ou l’avenir de Counter-Strike professionnel est-il définitivement en Europe ? Tentative de réponse dans ce dossier.

 

Malgré la suprématie européenne qui sévit actuellement dans la scène e-sportive Counter-Strike, les racines de du FPS de Valve se trouvent aux États-Unis. En effet, ma première version du jeu a vu le jour sous la forme d’un mod du révolutionnaire Half-Life, datant de 1998. Un jeu développé par Valve dans leur base de Kirkland, une banlieue de Seattle dans l’état de Washington.

Le mod en question est le fruit d’une collaboration entre le Canadien d’origine vietnamienne Minh “Gooseman” Le et l’Américain Jess Cliffe. Dans l’historique, le premier tournoi officiel a également eu lieu sur le continent américain, avec le Cyberathlete Professional League Winter Championship qui a eu lieu à Dallas, au Texas, en 2001.

Counter-Strike 1.6 (Source: Steam)

Pourtant, les équipes nord-américaines n’ont jamais, ou rarement été dominantes au long-terme dans CS:GO. Un honneur qui revient surtout aux équipes scandinaves comme Ninjas in Pyjamas, Fnatic et Astralis. L’histoire des NA est plutôt faite de hauts et de bas. Les équipes nord-américaines ont toujours été considérées comme des outsiders et leur passage au sommet fut très souvent de courte durée.

Pics et vallées

L’équipe qui fut la première à atteindre les sommets était iBUYPOWER. À l’époque, l’équipe surprenait tout autant ses supporters que ses détracteurs avec une victoire en finale de l’ESEA S15, contre les géants de l’époque, Titan. Quelques mois plus tard, ils remportaient également la division ESEA S16 Global Invite. Mais pendant les Majors, les résultats furent décevants. Lors de l’ESL One Cologne 2014 et de la Dreamhack Winter 2014, les Américains ne dépassaient pas la phase de groupe. Peu de temps après, quatre des cinq membres de l’équipe étaient bannis pour avoir truqué plusieurs matchs. Une bien sombre histoire qui mit du plomb dans l’aile d’un écosystème nord-américain en plein essor.

Seul Tyler “Skadoodle” Latham est sorti indemne du scandale de corruption d’iBUYPOWER. L’AWPer déménagait alors chez Cloud9, qui semblait prêt à prendre le trône nord-américain. Malgré quelques résultats prometteurs, l’équipe a rapidement dû faire face à un autre revers, avec le départ de l’IGL Sean Gares. Autre point noir pour Cloud9, qui n’a pas non plus réussi à surmonter immédiatement le changement de carrière du favori du public, Michael “shroud” Grzesiek, devenu streamer à plein temps.

L’arrivée de Jacky “Stewie2k” Yip et de Timothy “Autimatic” Ta a, pendant un court instant, semblé remettre de l’ordre dans ce chaos. Leur potentiel s’est finalement concrétisé lors du Boston Major 2018. Les Américains obtenaient d’abord des résultats inférieurs aux attentes et frôlaient l’élimination en phase de groupe. Avec trois victoires consécutives, ils réussissaient à s’assurer une place dans les séries éliminatoires. Les Cloud9 éliminaient G2 Esports et SK Gaming et s’adjugeaient donc une place en grande finale. Si la formation entamait la finale face à FaZe Clan en tant qu’outsider, elle remportait finalement le trophée après une victoire héroïque en prolongation sur Inferno.

Cloud9 remporte le Major 2018 de Boston. (Source: ELEAGUE)

L’Amérique du Nord avait finalement eu son premier grand moment de gloire, mais le conte de fées de Cloud9 fut de courte durée. Le Boston Major était d’ailleurs leur dernière performance notable. La magie de la formation américaine semble à l’époque disparaitre et l’organisation perd Skadoodle, Stewie2k et Tarik “tarik” Celik en quelques mois.

Le deuxième pic était un fait : CS:GO professionnel en Amérique du Nord était une fois de plus en déclin. La scène s’élevait une troisième fois en 2019, grâce à l’organisation originellement néerlandaise Team Liquid. Après quelques expériences avec le jeune Oleksandr “s1mple” Kostyliev et le Brésilien Epitácio “TACO” de Melo, l’entrée de Stewie2k dans le roster s’est avérée être la pièce manquante du puzzle. Le troisième âge d’or semblait être arrivé.

Les fans américains n’en revenaient pas : le continent semblait enfin pouvoir donner une réponse tangible à l’hégémonie européenne dans Counter-Strike. En quelques mois, Team Liquid remportait l’IEM 14, la Dreamhack Masters Dallas, l’ESL Pro League S9 et l’ESL One Cologne. Les Américains étaient alors sacrés comme la deuxième équipe à remporter le Grand Chelem Intel, d’une valeur d’un million de dollars. Pourtant, et comme Cloud9, l’histoire de Team Liquid fut courte. Les joueurs n’ont plus jamais atteint le niveau de 2019, ce qui provoquaient le départ de Twistzz et Nitro.

Le succès de l’Amérique du Nord dans CS:GO peut finalement se résumer à trois phases de domination. La création d’une dynastie durable s’est avérée impossible, malgré les nombreux changements d’effectif au fil des années. Les récentes tentatives de Complexity, Evil Geniuses et Cloud9 de créer une nouvelle équipe américaine de vedettes ont échoué à maintes reprises, comme en témoigne le fiasco total qui a frappé le dernier projet de Cloud9. Et on peut trouver un certain nombre d’explications à cela.

L’exode

L’une des raisons reste sûrement la popularité décroissante de CS:GO aux États-Unis. Avec l’essor de jeux comme Fortnite, League of Legends et DOTA 2 de Valve, Counter-Strike a plus de concurrence que jamais. Et c’est important, car les joueurs qui aspirent à une carrière professionnelle dans l’e-sport n’ont le temps que pour un seul jeu. Ainsi, avec le nombre toujours croissant de concurrents, CS:GO perd de plus en plus de talents, qui voient dans les autres titres une opportunité de carrière.

Le plus grand concurrent de CS:GO est, bien sûr, Valorant. Depuis sa sortie l’année dernière, le FPS de Riot Games a attiré de nombreux professionnels de la scène Valve. Il est intéressant de noter que presque toutes ces personnes sont originaires d’Amérique du Nord. Nicholas “nitr0” Cannella, Timothy “Autimatic” Ta, Ethan “Ethan” Arnold, Tyler “Skadoodle” Latham, Joshua “steel” Nissan, Braxton “brax” Pierce, Shahzeeb “ShahZaM” Khan et Hunter “SicK” Mims ne sont que quelques exemples de la longue liste des talents américains qui ont rejoint Valorant l’année dernière.

L’explication est simple : il y a beaucoup plus d’argent à gagner avec Valorant qu’avec CS:GO. En cause? L’aspect cartoonesque du jeu, qui reste beaucoup plus attrayant pour les sponsors et les annonceurs que les graphismes réalistes et violents de Counter-Strike, mettant en scène des terroristes et des anti-terroristes, un concept compliqué à assumer depuis plusieurs années. En plus de cela, Riot prend les rênes de l’esport. Le développeur organise lui-même les tournois les plus importants. Cela signifie plus de sécurité pour les organisations, et donc pour les joueurs.

L’exode américain ne se limite pas aux joueurs à eux seuls. De nombreuses organisations américaines ont également mis fin à leur association avec des joueurs de NA ces dernières années, soit en passant à une équipe européenne, soit en tournant le dos à la scène CS:GO. De grands noms comme 100 Thieves, Ghost Gaming, eUnited Gen.G et Chaos Esports Club ne sont plus actifs dans le FPS de Valve. Le projet de Cloud9 a été temporairement mis en attente, tandis que Complexity et Evil Geniuses ont reconstitué leur noyau avec des joueurs européens.

La crise causée par la Covid-19 est elle aussi un autre grand changement dans la scène Counter-Strike américaine. Tous les événements sont passés à un format uniquement en ligne. Comme la plupart des équipes sont d’origine européenne, les meilleures équipes comme Team Liquid et Evil Geniuses ont déménagé en Europe, pour pouvoir participer aux principaux tournois. Bien sûr, seules les plus grandes équipes peuvent financer un tel investissement. La plupart des équipes n’ont pas les moyens de le faire et doivent se contenter de petites compétitions locales. Comme les meilleures équipes de NA sont en Europe, elles ont actuellement moins de téléspectateurs, ce qui réduit les revenus des publicités et des sponsors. Par conséquent, le montant des prix diminue. Les petites organisations se retrouvent ainsi dans un cercle vicieux, dont la plupart d’entre elles ne peuvent pas sortir.

Les chances de voir la scène CSGO de plus en plus dominée par des équipes européennes ou issues de la région CIS est donc réelle. Cette évolution est déjà en cours, puisqu’actuellement 17 des 20 premières équipes du classement HLTV proviennent de ces deux régions. Team Liquid (#9) et Extra Salt (#19) sont les seules équipes à majorité nord-américaine encore présentes dans le TOP20. Les Brésiliens sont dans le même bateau : tous leurs espoirs se portent sur FURIA (#7). Renegades et EXTREMUM, autrefois piliers de la scène sub-top CS:GO, ont depuis longtemps abandonné la compétition.

La fin de la pandémie, synonyme d’une amélioration à venir ?

En tant que fan européen, la domination croissante de CS:GO par les équipes du vieux continent est bien sûr une bonne chose. Mais à long terme, cela pourrait avoir des conséquences désastreuses. À l’instar des sports traditionnels, un e-sport est tributaire des chiffres d’audience et des sponsors. Le continent américain est un marché énorme : si CS:GO ne suscite pas suffisamment d’intérêt, les bailleurs de fonds se tourneront vers la concurrence et la scène dans son ensemble perdra des revenus importants. Des changements structurels sont nécessaires pour empêcher CS:GO de devenir encore plus régionalisé.

Tout d’abord, les tournois LAN américains devraient – dès que les circonstances le permettent, bien sûr – être organisés à nouveau. La participation de chouchous du public américain, comme Team Liquid et Evil Geniuses est essentielle pour les chiffres d’audience, et donc pour les revenus. En outre, il faut travailler sur l’afflux de nouveaux talents. Comme à Valorant, il faut organiser davantage de tournois, qui garantissent une source de revenus régulière. Une initiative qui devrait, en toute logique, venir de Valve.

Il n’est donc certainement pas trop tard pour faire à nouveau de CS:GO un esport mondial. La pandémie semble arriver, lentement mais sûrement, à sa fin, et les tournois en réseau local ne sont plus un rêve lointain. Mais Valve lui-même devra intervenir pour faire de NA une région compétitive. Sinon, Counter-Strike semble destiné à devenir un éternel duel entre l’Europe et la région CIS.

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