Dans un clip, son personnage réduit une maison en cendres: Hannah Reid, à la tête de London Grammar, est en reconquête, en tant qu'artiste et femme, et le fait savoir dans un album pop et enveloppant.
Le conte de fées qui vire au cauchemar est aussi un classique de l'industrie de la musique. Quand les trois membres de London Grammar, alors dans leur vingtaine, entrent dans les playlists avec leur premier album électro/trip-hop en 2013 ("If you wait"), ils plongent dans l'essoreuse tournées/promo/occupation du terrain.

"On nous a fait croire que c'était normal, que c'est ce qu'on devait faire, mais ce n'est pas un schéma qui convient à tous: certains artistes peuvent tourner indéfiniment, ils aiment ça, y puisent de l'énergie, d'autres ont besoin de trouver un équilibre avec du temps à la maison pour la création. Moi, je ne peux pas écrire sur la route", décortique Hannah Reid en interview en visio depuis Londres.

S'ajoute à ce tableau le travail de sape de la "misogynie" du milieu. Les techniciens ne bougent pas quand l'auteure-interprète demande un réglage, problème que ne rencontrent pas les deux garçons du groupe, Dot Major et Dan Rothman. Même chose pour les séances photos. On l'oblige à mettre une mini-jupe tandis que les deux autres peuvent garder les vêtements qu'ils avaient au supermarché. Et la vénérable BBC Radio 1 doit même s'excuser en 2013 après un tweet où Hannah Reid est qualifiée de "bien fichue"...

La fin de la tournée pour le deuxième album, paru en 2017 ("Truth is a beautiful thing"), marque une rupture. C'est d'abord le corps d'Hannah Reid qui dit stop, perclus "de douleurs chroniques". "A vrai dire, j'ai tout essayé, acuponcture, yoga, ce qui a aidé c'est un changement de diététique, la méditation et surtout une thérapie par la parole", confie-t-elle.

Parole qu'elle prend aussi au sein du trio et en devient naturellement la leader en posant cadres et garde-fous pour la suite de l'aventure.
La pochette de "Californian soil", qui sort vendredi (chez Because), illustre cette nouvelle donne. Seule sur un îlot, sous un ciel menaçant, son image se reflète sur l'eau: la tête pensante de London Grammar est sortie des tempêtes et peut se regarder dans la glace. "Il y a la solitude, la vulnérabilité, cette image de force et, oui, de façon inconsciente, pouvoir se regarder dans le miroir".

L'idée de nouveau départ irrigue des morceaux comme "Californian soil" ("Sol californien") et "America". "J'utilise la métaphore du rêve américain pour décrire ce qui m'arrive: quand j'ai perdu la santé, j'ai eu l'impression de tout perdre et j'ai presque tout reconstruit à partir de zéro".

Le sentiment de ne plus rien avoir à perdre sert de carburant. La vidéo de "How does it feel" la voit mettre le feu, telle une héroïne d'un film de Quentin Tarantino, à la maison où l'a conduite un petit ami, bientôt "ex", qui ne l'a pas prise au sérieux.

Et dans le showbiz, les femmes sont-elles mieux considérées désormais? "J'ai noté un changement, à titre personnel dans la façon dont les gens me parlent, me respectent davantage, mais, plus globalement, la prise de conscience de l'industrie musicale n'est pas encore au niveau de celle d'Hollywood pour le cinéma avec le mouvement #MeToo".

Et de dénoncer les effets sournois du "patriarcat" encore en place. A la tête des maisons de disques ou labels, on ne trouve en majorité que des hommes âgés: "c'est décourageant pour les jeunes femmes dans ce métier".

Mais les choses changent. Le 3e album de London Grammar en est la preuve. Plus lumineux que les précédents, c'est un message d'espoir à tous ceux qui se sentent ignorés.