Ce mois-ci, on part à la rencontre de Raphaël Crabbé. Si ce nom vous est inconnu, celui de Targamas le sera sans doute moins. Joueur professionnel de League of Legends depuis maintenant plusieurs années, le Belge évolue au rôle de support sous les couleurs de la Karmine Corp. Première au championnat français, la formation dirigée par Kameto et Prime, deux streamers et influenceurs français, a de grandes chances de faire une belle performance au European Masters pour lesquels elle s’est récemment qualifiée, après une saison régulière plus que convaincante. On part à la rencontre d’un des meilleurs supports européens, sans aucun doute.

 

Salut Targamas ! Tout d’abord, comment vas-tu?

Avec des résultats comme on fait pour l’instant, ça ne peut que bien aller. Merci!

Avant toute chose, explique nous un peu comment es-tu arrivé dans le milieu des jeux-vidéos?

J’ai commencé très très jeune. Je ne saurais même pas te donner un âge car j’ai l’impression de m’être toujours penché dessus. J’ai un grand frère et comme beaucoup de cadets, j’ai commencé à jouer grâce à lui. Ma première console c’était la Game Boy Color, avec tous les classiques qu’elle a amené.

Comment tu as débarqué sur League of Legends?

J’ai toujours adoré les jeux en ligne. Dès mes 9-10 ans je jouais à des MMO, le fait d’affronter de vraies personnes m’a toujours beaucoup plu. C’est d’ailleurs beaucoup lié au deuxième aspect qui m’a fait accrocher au jeu : le côté compétitif. Je faisais du tennis quand j’étais jeune et l’esprit de compétition a toujours fait partie de moi. Le retrouver dans LoL m’a vraiment fait accrocher au jeu.

En parlant de compétition, tu te souviens à quel moment tu t’es dit “Ok, je veux et je peux faire de la compétition sur League of Legends mon métier.” ?

En réalité, ça s’est fait petit à petit. À aucun moment je n’ai anticipé le fait de devenir bon sur le jeu. J’ai commencé par des petits tournois. À cette période, j’étais encore en cours, en 3ème ou 4ème secondaire je pense. Il était donc inconcevable d’arrêter les cours pour me lancer à fond dans une carrière e-sportive. L’année d’après, j’ai rejoint Gamers Origins. Même si on faisait de très bons résultats, je n’aurais jamais pensé jouer en LCS la saison suivante. Je me rappelle, j’étais en pleine session d’examens pour les cours quand j’ai été contacté par Giants, c’était une vraie surprise. À l’époque ma seule volonté c’était de continuer à jouer à LoL, avant tout pour le plaisir, comme c’était le cas avant ça.

En tant que spectateur, tu t’intéressais déjà un peu à la scène professionnelle ?

Oui oui! J’ai toujours été un “viewer” comme on dit. Je pense que les premiers évènements que j’ai regardé ça devait être les Worlds de la saison 2. J’avais 11-12 ans et je me souviens rester éveillé toute la nuit pour suivre les matchs des phases finales qui se jouaient en Amérique du Nord.

En 2019, alors que tu joues au plus haut niveau européen, tu t’éloignes un peu du monde e-sportif. Tu pourrais nous expliquer les raisons qui t’ont poussé à faire ça ?

Au moment où je prends cette décision, je ne vois plus du tout l’e-sport comme avant, comme un chemin à explorer. Ça ne m’apportait plus du tout les sensations qui m’ont fait aimer ce domaine. Je ressentais beaucoup de frustration, de dégoût envers certains acteurs du milieu que je trouvais assez irrespectueux à l’époque. De manière générale, j’avais perdu cette passion qui me liait au jeu, qui était primordiale pour moi. À partir du moment où je devais me forcer à jouer une partie, mon niveau n’était plus le même et il n’y avait donc plus aucun interêt à jouer. Le plaisir n’y était plus, et la performance non plus. La décision a donc été prise de mettre en pause, en laissant la porte ouverte aux propositions dans le futur car je savais qu’il me fallait juste du temps. J’avais besoin d’essayer autre chose dans ma vie.

Vu que tu as commencé très jeune, tes parents ont du se rendre compte assez vite que tu baignais dans le milieu. Ça a été quoi leur réaction?

Mes parents, et c’est une chance, ont toujours été hyper ouverts. Le plus important pour eux, c’est mon bonheur et le fait que je sois confortable financièrement parlant. Pour eux, ça passait forcément par l’éducation, l’important était donc qu’en cours ça se passe bien. Concernant mon parcours e-sportif, ça leur faisait surtout plaisir que je fasse quelque chose qui me plaise. Après mes parents ne sont pas des gamers dont peut-être qu’il auraient préféré que je devienne joueur de tennis “Rires”! Mon bonheur fait le leur, je pense qu’il faut le voir comme ça.

Après, ils ne perdent pas de vue que je dois avoir une certaine sécurité d’avenir. C’est d’ailleurs pour ça que je continue mes études sur le côté. Je le fais avant tout pour moi car je partage leur avis. Les carrières sont courtes et elles ne permettent pas, en tout cas en ligue nationale, de s’assurer un avenir serein.

Ils suivent tes matchs régulièrement ?

Ils ne suivaient pas mes matchs au début. Pour être honnête, je ne sais pas ce qui leur arrive mais ils suivent tous mes matchs avec la KCORP depuis le début de la saison en LFL “Rires”. Disons que c’est devenu tellement gros que quand ils voient les chiffres, je pense que c’est une petite fierté pour eux.

Pour reparler un peu de tes études, je sais que ton université essaye actuellement de t’octroyer un statut spécial en tant qu’étudiant, pour que tu puisses aménager tes horaires. C’est compliqué pour toi de combiner études et e-sport ?

En réalité, je n’ai jamais été un énorme bosseur. Même quand je n’ai rien d’autre à faire, je suis du genre à manquer les cours et à rattraper la matière une fois que la période d’examens arrive. Pour l’instant, je me concentre à fond sur notre saison en LFL et une fois qu’on se rapprochera de la fin d’année je me pencherai plus sur mes cours. Après, on a des travaux de groupes tout au long de l’année, auquel je participe, mais la majorité de ma concentration va à la compétition dans ce genre de période. C’est un équilibre à trouver, d’une manière ou d’une autre.

Parlons un peu de la LFL. En tant que joueur belge, pourquoi t’être dirigé vers la France?

Pour commencer, à l’époque où j’ai commencé à jouer de manière compétitive, il n’y avait aucun circuit stable et établi en Belgique. Si je voulais poursuivre ma carrière en compétitif, c’était un choix logique de me diriger vers une autre ligue. À l’époque, c’était soit la France, soit la Hollande. Étant donné que je suis francophone, la majorité de mes contacts étaient en France et j’ai donc choisi de me diriger vers ce circuit. En réalité, je ne connais pratiquement personne sur la scène belge et encore aujourd’hui cette dernière est beaucoup moins développées et dispose de moins de moyens que son homologue française. Si je veux vraiment faire de belles performances, surtout à l’international, comme par exemple au European Masters, il est clair que j’ai plus de chances dans une équipe française (la KCorp s’est récemment qualifié pour la phase de play-ins en terminant première de la saison régulière; ndlr).

De ton point de vue de joueurs, que manque-t-il à la Belgian League pour atteindre le même niveau d’engouement que la LFL connait cette saison ?

Malheureusement, je pense que c’est un peu le triste destin de la Belgique. Peut-être qu’à terme, on réussira à avoir une ligue qui, domestiquement, est un minimum suivie, mais je pense qu’il est inévitable qu’on ait une différence colossale entre des ligues comme la Belgian et des ligues comme la LFL ou la ligue allemande. Ce qu’il faudrait pour la faire décoller réellement? C’est une question très difficile. Je pense qu’il ne faut pas oublier non plus que League of Legends évolue avec une base de joueurs relativement stable. Il est clair que si Riot a l’intention de créer des ligues nationales partout où cela est possible, il faut s’attendre à voir un niveau plus bas, plus spécifiquement dans les petites ligues. Les plus grosses ligues, avec un peu plus de moyen, n’ont qu’à mettre la main au porte-feuille pour attirer les meilleurs joueurs. À côté de ça, l’arrivée d’équipes comme Solary ou la KCorp, soutenues par des streamers ou des gens proches du milieu d’Internet, a beaucoup aidé la LFL, c’est certain.

Ton équipe, la KCorp, poste régulièrement des vidéos de vos communications vocales durant les parties et on remarque tu es de plus en plus présent dans certains moments de prises de décision. Comment vous structurez vos communications durant les parties afin que tout le monde soit entendu?

À la base, Cinkrof, notre jungler, est présent pour la majeure partie du shotcalling en earlygame et en midgame. Durant cette période, c’est lui qui va avoir le plus grand temps de parole car il rythme tout le début de partie. Sa communication est d’ailleurs une de ses grosses qualités. En tant que support, et avec la meta du jeu en ce moment, c’est vrai que j’ai beaucoup à dire et j’ai pas mal travaillé là-dessus. Quand je joue des champions à engage, comme Sett par exemple, c’est important pour moi de dire ce dont j’ai besoin, notamment en terme de prise de vision, de flank (prendre ses adversaires de côté alors qu’un affrontement frontal avec le reste de l’équipe a lieu; ndlr) etc. Après, je prends une place importante dans la communication en midgame et en late-game car j’estime garder beaucoup mon calme, même dans les situations un peu plus intenses.

Parlons un peu de ta fin de saison passée. Tu termines champion de France avec Misfits Premier et tu prends la décision de t’engager avec une autre équipe, toute nouvelle, et qui n’a encore rien prouvé à ce niveau de compétition. Explique-nous un peu comment ça s’est passé.

J’arrivais en fin de contrat avec Misfits, avec qui on avait fait un excellent split. Cette saison-là signait un peu mon retour dans l’e-sport, avec un full split partagé avec l’équipe, à s’entrainer vraiment dur pour accrocher le titre et ça c’était super bien passé. J’avais vraiment retrouvé cette envie de faire de l’e-sport et de réaliser de belles performances. Cependant, nos résultats en European Masters (l’équipe est arrivée en quart-de-finale; ndlr) n’étaient pas suffisants pour espérer une offre en LEC. Je cherchais surtout en LFL et le projet de la KCorp est celui qui m’a attiré le plus.

Pour quelles raisons?

J’ai toujours voulu “monter une équipe” et avoir l’opportunité de construire un projet familial comme celui-là. Bien-sûr, l’équipe ne m’appartient pas et on l’a construit avec Shanky, le manager de l’équipe. On s’était rencontré chez Gamers Origins et on avait gardé l’envie de faire quelque chose à deux. Quelque chose d’un peu plus fun que ce qu’on retrouve dans les autres structures. Ici, on a eu la pleine confiance Kamel pour nous laisser monter le roster nous-même.

On sait que l’aspect relationnel peut avoir un énorme impact sur les performances d’une équipe. C’est un paramètre que vous avez pris en compte lors de la construction du roster ?

Oui bien sûr ! Pour moi, c’est limite l’aspect le plus important, au-delà du niveau de jeu des joueurs bien entendu, qui fait la réussite d’une équipe. Dans le cas de la KCorp, on connaissait déjà pratiquement tous les membres avant de les signer. On ne s’est pas encore rencontrés réellement car toutes les rencontres se jouent en ligne mais ça se passe super bien. Forcément, il y a parfois des petits accrochages car les joueurs ont des opinions différentes mais de manière générale l’ambiance est vraiment cool.

En parlant de vous rencontrer réellement, certaines rumeurs font état d’un projet de gaming house pour la Karmine Corp. C’est une idée qui est réellement dans les tuyaux?

Il y a effectivement des projets de locaux. Malheureusement, vu la situation actuelle, ce genre de projet prend beaucoup plus de temps à être réalisé. On a potentiellement des options de bootcamp qui se dégageront avec le temps mais je ne suis pas plus au courant que ça.

Vous profitez d’une audience et d’un nombre de fan assourdissant grâce à la communauté de Kameto, l’un des CEO de l’organisation. Comment vous vivez ça? Il n’y a pas une petite pression supplémentaire quand on sait qu’en moyenne, la moitié des spectateurs sont là pour vous soutenir?

Dans mon cas, ce n’est absolument pas une pression en plus. Je me mets déjà une pression constante de gagner les games, la LFL, et les European Masters. Pour moi, vu qu’en plus je faisais partie de l’équipe championne en titre, j’estime que je suis obligé de faire mieux. Ce serait un échec pour moi de ne pas arriver au même niveau que l’année passée. Ce que ça change en revanche, c’est l’intensité des émotions qu’on ressent. Quand on a 100 000 personnes derrière soi, une défaite est beaucoup plus dure à avaler, car il y aura toujours quelques messages négatifs sur les réseaux sociaux. En revanche, les victoires sont encore meilleures.

Tu fais allusion à certains messages négatifs et on a assisté , il y a quelques semaines, à un gros débat au sein de l’écosystème français sur la manière dont certaines équipes, et leurs supporters, réagissaient parfois de manière virulente sur les réseaux sociaux. Comment tu vis ce genre de situation toi?

Les équipes sont là pour jouer, et le banter (ici, plaisanter sur l’équipe adverse ou sa performance; ndlr) fait totalement partie du jeu. Maintenant, il est clair que quand on joue, on s’expose à un retour de bâton. Pour ma part, je n’ai jamais reçu de messages négatifs en message privé et de toute évidence je ne m’amuse pas à lire tous les tweets qui sont écrits sur la KCorp. Je pense qu’une majorité de supporters sont dans un délire bon enfant, après il y aura toujours une minorité qui ira trop loin.

On ne dérogera pas à la petite question bonus : Tu as un message à adresser aux ultras de la Karmine Corp qui vous soutiennent chaque semaine ?

Continuez comme ça. Ça fait super plaisir de donner des émotions aux gens. Je n’avais jamais ressenti ça auparavant car les équipes pour qui je jouais avaient une fanbase moins grande ou qui ne parlait pas français. Voir les fans s’impliquer comme ils le font, c’est juste génial.

Copyright visuel : Riot Games, Karmine Corp