Le mental. Toujours considéré par la communauté e-sport comme un aspect essentiel de la compétition, il est aujourd’hui devenu un sujet incontournable dans le milieu. Sujet sensible pour certains, mis à l’écart pour d’autres. Une chose est cependant certaine, c’est qu’aujourd’hui plusieurs voix s’élèvent pour faire prendre conscience au public, aux joueurs et aux organisations de l’importance du sujet. Et comme si cela n’était pas suffisant, les nouvelles règles imposées durant certaines compétitions ont elles aussi mis en exergue l’importance de la santé mentale de nos joueurs. Nous avons rencontré Mia Stellberg, psychologue reconnue dans le milieu e-sportif afin de discuter ensemble de ce sujet aussi délicat que capital, mais aussi pour collecter ses précieux conseils.

Mia Stellberg est une psychologue finlandaise. D’abord active dans le milieu sportif classique, elle est ensuite recrutée par Astralis, une structure danoise active principalement sur Counter Strike, mais pas que. “Mon but dans l’équipe est le même que celui que je visais lorsque je travaillais avec des sportifs : veiller à l’équilibre de chaque joueur et leur permettre d’évoluer dans les meilleures conditions possibles”. Pour cela, elle met en place une méthode de travail basée avant tout sur l’observation. “Je passe beaucoup de temps avec les équipes. Vivre avec eux en bootcamp, en compétition, ça me permet d’en apprendre beaucoup sur les différentes personnalités qui composent une équipe, et qui une fois la compétition terminée continuent d’évoluer ensemble.”

© Valve Corporation

S’il paraît normal pour un joueur de Counter-Strike de considérer Astralis comme une des meilleures équipes du monde, leur coaching mental n’est pas étranger à cette réussite ! Fleuron de leur industrie, c’est entre autres grâce à un staff de haut niveau que les joueurs ont pu développer leur jeu maintenant reconnu par beaucoup comme étant “monstrueux”. Pour preuve, battre Astralis reste une case à cocher pour toute équipe se revendiquant comme “professionnelle”.

Le mental, un outil à aiguiser

Ce n’est un secret pour personne, le mental joue un rôle prédominant dans la pratique de l’e-sport. Gérer la pression, savoir encaisser la défaite ou les passages à vide, outsmart ses adversaire en compétition, autant de champs d’action dans lesquels le mental est primordial. Il est donc logique qu’un e-sportif qui se respecte prenne soin de son esprit, comme un cuisinier qui garderait ses couteaux aiguisés. Mais attention, si l’équilibre mental reste un concept très abstrait, les conséquences qu’il peut avoir sur les joueurs sont bien visibles. “Quelqu’un de stressé, fatigué ou qui manque de confiance ne performera jamais mieux que celui qui est détendu, reposé et confiant par rapport à ses capacités. L’impact est directement observable dans leurs parties. On parle ici de joueurs dont les performances sont directement basées sur des capacités intellectuelles, des prises de décisions extrêmement rapides à appliquer le plus vite possible pour prendre l’avantage sur l’adversaire”.

Des joueurs sous quarantaine

Contre toute attente, Riot Games (la société éditrice du jeu League Of Legends; n.d.l.r) a cette année réussit l’exploit de maintenir la tenue de la plus grande compétition internationale de son circuit professionnel: les Championnats du Monde. La route fût longue, mais le résultat est là : sous certaines conditions, la compétition aura bel et bien lieu en off-line. D’abord frileuses, les autorités chinoises ont ensuite accepté la tenue de la compétition, mais avec quelques règles à respecter. Et parmi ces règles, il y en a une qui aura fait parler d’elle. Afin de pouvoir établir une bulle sanitaire autour de l’ensemble de la compétition, toute équipe qualifiée pour l’évènement avait l’obligation de respecter une quarantaine stricte de quatorze jours. Pas de sorties, pas de contacts sociaux, ni même de salle de sport. Pendant quatorze jours, les meilleurs joueurs de la planète, exceptés les équipes chinoises qui à fortiori étaient déjà présentes sur place, se sont donc retrouvés seuls, enfermés dans leur chambre d’hôtel. Leurs seuls contacts? Un inconnu en tenue de biohazard qui leur déposait leur plateau repas devant la porte, ou encore les visages familiers de leurs équipes et familles via écran interposé. Humainement parlant, on peut facilement imaginer que chacun réagit d’une manière différente à ce genre de situations.

Une communication équilibrée

Pour Mia Stellberg, cet évènement met en lumière un des points-clés d’une bonne santé mentale : les relations sociales. “Ce genre de contexte peut amener plusieurs situations. On peut constater un regain d’anxiété, surtout dans des moments d’attente et de pression aussi haute. On parle quand même ici des championnats du monde. Sans le filet de sécurité que représente l’encadrement des structures engagées, certains ont du mal. On peut tous s’identifier à ça. A côté de ça, certains joueurs supportent mieux la solitude et réussissent à se gérer eux-mêmes en communiquant avec l’extérieur via d’autres canaux .” Selon la psychologue, les relations sociales sont donc capitales pour un équilibre mental sain. Mais pas seulement avec l’extérieur. Ces relations permettent de maintenir l’équilibre interne, mais l’objectif d’un joueur est avant tout d’établir de belles performances et, à terme, de gagner. Les relations entre équipiers sont donc tout aussi primordiales. “Pour plusieurs raisons, intrinsèques au milieu de l’e-sport, la communication est souvent un des facteurs sur lesquels il est nécessaire de travailler.”

En effet, la majorité des joueurs professionnels se lancent par passion, pratiquant la plupart du temps seuls chez eux. Du jour au lendemain, ces joueurs habitués à évoluer de manière solitaire se retrouvent propulsés dans une dynamique collective. “On oublie souvent que ces jeunes n’ont aucune formation pour évoluer en collectivité, comme pourrait l’avoir appris un jeune qui pratique le football en club depuis son enfance. Ces joueurs sont moins accompagnés et la transition est donc souvent plus rapide que dans le sport classique.” Mia travaille donc de manière individuelle avec chaque joueur, pour les mettre tous sur la même longueur d’ondes. Des cultures parfois éloignées, des manières de fonctionner différentes, autant de facteurs qu’il faut réussir à accorder pour qu’une harmonie se dégage de l’ensemble.

Apprendre à gérer les retours

Comme Mia le souligne elle-même, une grande partie des joueurs sont des jeunes garçons d’une vingtaine d’années, voire parfois moins. La communication, ce n’est pas toujours leur fort, et accepter les critiques, encore moins. “Encore une fois, la différence avec le sport traditionnel est flagrante. Quand on évolue dans un milieu sportif, les remarques sont monnaie courante de la part des coachs et de la famille. Dans l’e-sport, ces retours parfois négatifs ne font leur apparition que lors de la professionnalisation du joueur.” Si l’apparition de ces retours peut être compliquée à gérer pour les joueurs, il peut l’être encore plus quand ces remarques viennent des team mates ou du public. Comme dans tous les jeux d’équipe, il est alors important de pouvoir comprendre l’autre, sa manière de fonctionner ou de réagir. De cette manière, la communication se fait de manière inclusive et non plus dans le jugement des émotions. Cette capacité à accepter (et à bien faire) une critique est souvent un prérequis obligatoire au développement d’une carrière professionnelle. Si les serveurs de League Of Legends, Counter Strike, et autres regorgent de beaucoup de joueurs mécaniquement excellents, les sélectionneurs portent souvent une attention particulière au fonctionnement du joueur dans un climat de critiques.

Mais attention, si l’importance de la gestion des critiques est assurée, pas question pour autant de ne se concentrer que sur ça. Les joueurs doivent apprendre de leurs erreurs, certes. Mais ils doivent aussi pouvoir trouver le positif dans leur gameplay. Poussés par leur esprit compétitif, certains talents n’hésitent pas à être durs envers eux-mêmes, quitte à le faire sur leur réseaux sociaux en s’excusant auprès de leurs fans. Un phénomène à surveiller :”Je vois souvent des joueurs exiger le meilleur d’eux-mêmes sans pour autant se rendre compte des améliorations. Trouver et souligner ces améliorations est très important pour l’évolution d’un challenger.”

Supporter la pression, une question d’estime de soi

Si l’on écoute Mia Stellberg, la manière dont un joueur supportera la pression réside surtout dans l’image qu’il se donnera de lui-même. Si l’on a une bonne image de son jeu et qu’on est confiant dans la manière dont on l’applique, il sera beaucoup plus facile de supporter les remises en question ainsi que la pression qu’un circuit professionnel occasionne. “Ces athlètes se jugent en fonction des résultats qu’ils obtiennent. Dans un format où on ne remporte qu’un certain pourcentage de victoires, cette logique peut vite devenir toxique pour les joueurs. Ils doivent apprendre à se baser sur la connaissance qu’ils ont d’eux-mêmes pour se construire une image positive, sans toujours se baser aveuglément sur les statistiques.”

Celles-ci doivent être laissées au coach qui organisent des stratégies collectives, qui ne pourront pas être correctement mises en places si un équilibre individuel n’est pas trouvé. Des coachs qui souvent sont oubliés de la scène. Pourtant, en cas de contre-performance, c’est souvent le chef d’orchestre qui sera congédié, parfois sans grande considération pour le travail accompli. De son côté, Mia avoue inclure les coachs dans ses méthodes de travail : “On ne se rend pas compte de la pression qu’ils subissent. Leur travail est fait dans l’ombre et le sentiment de récompense peut être moindre.”

Intrinsèquement, évacuer la pression est aussi plus compliqué en tant qu’e-sportif. Dans la pratique du sport classique, un sportif de haut niveau active certains mécanismes biologiques du corps qui, d’un point de vue purement physique, permettent aux joueurs de relâcher la pression. Dans le gaming, c’est différent. Les séances d’entraînement se font assis, et les muscles mobilisés sont moins nombreux. Pourtant, le besoin de décompresser n’en est pas moindre. Il est donc nécessaire de trouver des moyens d’évacuer les émotions accumulées lors des entraînements et de la compétition. “Cela peut passer par du sport, du temps en famille, avec les amis. En fait, tout est bon tant que cela permet au joueur de penser à autre chose le temps de quelques instants.”

© Red Bull

Aucune formule magique

Comme Mia le dit elle-même, la diversité des joueurs rend la tâche compliquée. Aucun humain ne fonctionne de la même manière et pourtant, ce sont les mêmes mécanismes sur lesquels reposent nos comportements. Les points sur lesquels elle s’attarde ne sont d’ailleurs pas identiques si il s’agit d’une équipe du top 5 mondial, ou d’une équipe de rookies.

Soyons honnêtes, il n’existe donc aucune programme miracle qui vous permettra d’atteindre l’équilibre mental parfait. Le seul paramètre sur lequel vous avez les pleins pouvoirs, c’est la connaissance et l’écoute de votre corps. Si vous avez conscience que votre corps, et votre esprit sont vos outils de travail et que vous vous mettez à leur service, il n’y a aucune raison que cela ne fonctionne pas. Bien sur, certaines mécaniques sont indispensables (oui, on vous voit ceux qui vont partir en quête d’une carrière professionnelle dès la lecture de cet article achevée). Être zen ne vous donnera pas la vivacité d’un Carl Jr sur Trackmania ou les réflexes d’un Faker sur sa midlane, ça c’est sur. Mais les premières briques d’une possible carrière seront celles que vous poserez dans votre tête, en structurant vos pensées et votre mental de la meilleure des manières.

Une évolution des mentalités

Mia, de son côté, constate des changements dans les esprits depuis qu’elle évolue sur le terrain “Je suis ravie de voir que le sujet est de plus en plus pris à coeur au sein de la communauté, que ce soit via certains streamers, via certaines structures ou encore certains éditeurs de jeux. Malheureusement, d’une manière générale c’est assez négligé”. Elle nuance ensuite. Plus on monte dans le classement, plus les organisations évoluent autour des joueurs. Ceux-ci sont comme dans tous les sports, des investissements. Si la majorité des grosses structures ont pris le sujet à cœur, ce qu’elle attend, c’est une généralisation de cette prise de conscience. “Ce qui m’énerve le plus, ce sont les coachs mentaux qui se font passer pour des psychologues diplômés. Quand tu as une carie, tu ne vas pas la faire réparer par un plombier. C’est le même principe.”

Ce qui est sûr, c’est que la santé mentale dans le monde du gaming, c’est important. C’est capital et ça l’est encore plus quand on observe le nombre de jeunes joueurs qui se lancent à corps perdu dans des entraînements sans fin avec pour but d’égaler le niveau de jeu de leurs idoles et peut-être de pouvoir en vivre. Certains y arrivent, d’autres pas, mais tous ces joueurs méritent un minimum de guidance et de conseils pour arriver à leur fin de manière saine. Conseils que, l’on l’espère, vous aurez trouvé dans ce petit guide.

Vocabulaire

  • Outsmart : être plus intelligent que l’adversaire / gagner par la ruse et la stratégie
  • Gameplay : Manière de jouer, façon de se comporter durant la partie

Crédits photo: Pelaajat.com