Digitalisation et enseignement : l’avis de 2 experts en e-learning

Publié le 22/04/2021 dans Innovation

Digitalisation et enseignement : l’avis de 2 experts en e-learning

La digitalisation de l’école est source d’opportunités. Selon les spécialistes Tommy Opgenhaffen (Arteveldehogeschool, Gand) et Julien François (Athénée Royal de Nivelles), l’école de demain combinera séances en ligne et cours présentiels.

L’enseignement en Belgique est-il déjà digitalisé ?

Tommy Opgenhaffen : “En Flandre, les plateformes d’e-learning telles que Smartschool, Toledo, Canvas et Google Classroom sont couramment utilisées, dans tous les niveaux d’enseignement. Elles servent principalement à mettre des cours à disposition des élèves, envoyer les bulletins ou organiser les évaluations. Depuis le début de la crise sanitaire, les écoles y ont recours, parfois contraintes et forcées, pour des échanges en direct avec les élèves.”

“Je ne pense pas qu’un élève du primaire puisse suivre les cours à la maison pendant toute une journée quand les conditions sanitaires ne l’exigent pas. Par contre, dans le secondaire et le supérieur, le modèle hybride constitue une piste de réflexion intéressante.”

Julien François : “J’observe une volonté très claire de la part des pouvoirs publics d’assurer une mise à niveau rapide et efficace. La crise sanitaire est bien sûr un accélérateur sans précédent. Il faut également distinguer l’aspect matériel de l’aspect lié aux compétences. Les écoles les plus alertes en matière de digitalisation ont un avantage, mais cet investissement a un coût à ne pas sous-estimer. C’est un choix.”

Quels sont les avantages de l’apprentissage hybride ?

Julien François : “Il convient à certains élèves, à d’autres moins. Cela vaut également pour les enseignants. Je ne parlerais donc pas d’avantages proprement dits, mais plutôt d’une nouvelle réalité qu’il faut apprivoiser. Selon moi, le digital est une boîte à outils fantastique qui permet de mettre en exergue plus de compétences transversales que l’enseignement frontal.”

Tommy Opgenhaffen : “N’investir que dans le distanciel, c’est risquer de manquer parfois de structure et d’appui. Il faut trouver un équilibre. À la Arteveldehogeschool, pour certains cours, les étudiants viennent sur le campus pendant une semaine, puis travaillent la matière à la maison ou au kot. Le présentiel permet au professeur de résoudre les problèmes rencontrés par les étudiants. Il enseigne moins, pour coacher davantage.”

Il importe d’appliquer les solides principes didactiques de l’enseignement frontal dans l’apprentissage numérique.

Tommy Opgenhaffen de la Arteveldehogeschool

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Comment éviter que la fracture numérique, étroitement liée à l’origine, à la situation socioéconomique et au niveau d’éducation, ne s’aggrave ?

Julien François : “Selon moi, 99 % des élèves ont un smartphone, peu importe leur origine ou leurs revenus. Mais ce n’est pas l’outil le plus confortable pour suivre des cours. Le vrai challenge est donc de disposer d’un outil adapté. Et cela vaut tant pour les enseignants que pour les étudiants.”

”À l’Athénée Royal de Nivelles, nous avons décidé de prendre en charge l’équipement. Nous gérons actuellement une flotte de 1.100 iPad dans le secondaire et 350 en primaire. Un choix qui nous permet de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. L’apprentissage digital n’est alors plus un obstacle, il fait partie de la solution.”

Tommy Opgenhaffen : “Apprendre en ligne de manière autonome est déjà un apprentissage en soi. Les élèves les plus performants s’adaptent assez vite, tandis que bon nombre de leurs camarades risquent de rester à la traîne. Mettre à disposition un ordinateur portable et une connexion internet ne suffit pas. Des moyens structurels doivent être mis en place pour aider ces jeunes. Les enseignants doivent aussi pouvoir se familiariser avec les technologies et méthodes d’e-learning. C’est le rôle de l’école, mais aussi des institutions qui la chapeautent, par exemple les pouvoirs publics.”

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Le projet Academic Connect

La digitalisation exige-t-elle une autre manière de donner cours ?

Tommy Opgenhaffen : “La manière dont les nouvelles technologies seront mises à profit doit faire l’objet d’une réflexion. J’insiste souvent sur l’importance de la didactique. Ou comment appliquer les solides principes didactiques de l’enseignement frontal dans l’apprentissage en ligne. Je pense notamment aux remédiations et à l’évaluation formative des connaissances.”

Julien François : “‘La technologie ne remplacera jamais les bons professeurs, mais dans leurs mains, elle transforme l’éducation’. C’est une citation de George Couros que j’utilise souvent, car elle illustre parfaitement la situation. Bien sûr, les cours par visioconférence restent un exercice compliqué pour l’enseignant : il ne peut pas s’imprégner de l’ambiance de la classe.”

Tommy Opgenhaffen : “Ce n’est pas parce que vous disposez du jour au lendemain des toutes dernières applications que vous enseignerez mieux. Les enseignants doivent réfléchir à la meilleure manière de donner leur cours en ligne. Une vidéo ou une animation peut rendre une matière concrète et tangible, mais cela ne veut pas dire pour autant que les élèves traiteront automatiquement mieux l’information. La recherche nous montre par exemple qu’un bon équilibre entre l’écrit, l’image et la didactique mène à de meilleurs résultats.”

Julien François : “Le contact humain et l’interactivité restent essentiels et les cours à distance ne remplaceront jamais la puissance des cours en présentiel. Au sein de l’Athénée, nous avons une vision assez claire : mettre l’enseignement en phase avec les technologies modernes et l’inscrire en résonance avec le monde actuel.”

Autant pour les enseignants que pour les élèves, la digitalisation est une valeur ajoutée source de créativité, et souvent valorisante.

Julien François de l’Athénée Royal de Nivelles

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Où en est l’enseignement dans l’utilisation des nouvelles technologies ?

Tommy Opgenhaffen : “De nombreuses applications misent sur les exercices et parcours d’apprentissage personnalisés. L’intelligence artificielle est prometteuse, puisqu’elle permettra de proposer aux élèves des exercices sur mesure, et aidera l’enseignant à planifier sa matière. Les écoles flamandes expérimentent déjà avec l’IA, non sans prudence. GO! teste actuellement IXZO, une plate-forme d’exercices utilisant l’IA, tandis que l’Imec a participé au développement de Sensei, un chatbot intelligent qui aide les élèves à se perfectionner."

"Pour moi, ce n’est pas demain que l’on pourra se baser uniquement sur les plateformes intelligentes. Le risque de partialité du fait des algorithmes est encore trop important. La réalité virtuelle ouvre aussi de nouvelles perspectives, mais son prix et sa technicité sont encore trop élevés. Les enseignants ont donc encore un rôle important à jouer.”

Julien François : “Certaines écoles sont mieux équipées que d’autres. Dans notre cas, nous misons sur les nouvelles technologies non pas pour faire de nos élèves des futurs gourous de l’informatique, mais bien pour leur apporter un regard critique. Quand, par exemple, un élève apprend le codage informatique, il apprend à développer, mais surtout il comprend comment les technologies de notre quotidien sont conçues. Côté enseignant, nous soulignons des initiatives comme eduLABNouvelle fenêtre qui permettent aux enseignants de découvrir un panel d’outils digitaux variés, mais aussi des pistes, des méthodes, des réflexions pour les intégrer au mieux dans les apprentissages.”

Artie

Tommy Opgenhaffen a créé il y a trois ans Artie, le premier chatbot de l’enseignement supérieur en Flandre. Artie répond aux questions des (futurs) étudiants au sujet de la formation en gestion des communications proposée par la Arteveldehogeschool.

Fablab

Julien François pilote le projet fablab (fabrication laboratory), un espace dédié à la fabrication numérique. Cette initiative donne accès à tout élève, ou professeur, aux outils et aux savoirs pour concrétiser des projets à l’aide de machines pilotées par ordinateur, dont 5 imprimantes 3D.

Tommy Opgenhaffen est coordinateur des activités ‘développement pédagogique’ et ‘apprentissage numérique’ au sein du réseau d’expertise en communication, médias et design de la Arteveldehogeschool. Il est l’auteur du livre ‘Leren.Hoe?Zo!’

Julien François est professeur de sciences à l’Athénée Royal de Nivelles et passionné de nouvelles technologies. Il est, entre autres, responsable du projet iPad 1:1 via lequel 1.100 professeurs et élèves adoptent l’enseignement en mode digital.

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